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Prun' prend la rue Léon Jamin
Rendez-vous le 25.05 pour une journée de fête et de radio avec les commerçant·es de la rue Léon jamin ! Plus d'infos
[BALADE SONORE] Passé colonial et esclavagiste de Nantes : 6 lieux à redécouvrir avec la carte interactive de Prun'
À l'occasion de ses 25 ans, Prun' propose une expérience sonore hors des sentiers battus avec la Balade Sonore Décoloniale.

L'idée de la Balade Sonore Décoloniale ? Se promener dans la ville de Nantes en suivant le parcours proposé par une carte interactive. Au fil de la balade, 6 capsules sonores racontent et questionnent l'histoire de 6 lieux symboliques de la période coloniale et du passé négrier nantais.

Le 25 mars, jour du lancement de la Balade, Prun' a voulu marquer l'événement :

·Une émission spéciale d'une heure a été enregistrée en direct à la Maison des Citoyens du Monde pour interroger la politique mémorielle de Nantes. Le podcast est disponible ici.

·Toute la journée, une playlist spéciale mémoire et afrodescendance est venue remplacer la playlist habituelle. Elle est disponible sur Spotify !


Balade Sonore Décoloniale

Photo : Esteban Pinna
Capsule 1 - Mémorial de l'Abolition de l'esclavage
Balade sonore décoloniale

Intervenant·es : Michel Cocotier, président de l’association Mémoire d’Outre-mer et Rossila Goussanou, architecte et docteure en Anthropologie, spécialiste des sites mémoriels consacrés à la traite Atlantique occidentale.  


Le Mémorial de l'Abolition de l'Esclavage de Nantes, inauguré en 2012, est une création qui incarne à la fois la grandeur de l'intention et les limites de son exécution. Conçu sous le mandat de l'ancien maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault, et porté par Krzysztof Wodiczko, artiste internationalement reconnu, associé à l’architecte Julian Bonder, ce monument est censé commémorer le rôle de la ville dans le commerce triangulaire et célébrer l'abolition de l'esclavage.

Dès son inauguration, le mémorial a suscité des réactions passionnées. Certain·es louent son esthétique moderne et épurée, voyant en lui une œuvre d'art puissante et émouvante. Pour d'autres, cependant, il s'agit d'un exemple flagrant de ce que l'on pourrait appeler "l'esthétique de la culpabilité", une tentative superficielle de se racheter d'un passé douloureux sans véritable engagement envers la justice sociale.

La localisation du mémorial sur les quais de Loire, où étaient autrefois chargés les navires négriers, est à la fois poignante et symbolique. Il se dresse comme un rappel silencieux des souffrances endurées par des millions d'Africain·es réduits en esclavage, tout en pointant du doigt le rôle de Nantes dans ce commerce inhumain. Cependant, certain·es critiques voient dans cette localisation un geste hypocrite, soulignant que la ville a mis des siècles à reconnaître son passé esclavagiste et que le mémorial pourrait être interprété comme une tentative de réécrire l'histoire plutôt que de la confronter.

L'architecture même du monument suscite également des débats. Conçu comme une arche de métal, il est censé évoquer à la fois les portes des forts africains et les portes des navires négriers. Pour certain·es, cette conception est pleine de symbolisme et de profondeur, évoquant à la fois la douleur et la résilience des personnes réduites en esclavage. Pour d'autres, cependant, l'arche semble froide et impersonnelle, dénuée de l'émotion et de la sensibilité nécessaires pour traiter un sujet aussi délicat.

De plus, le coût exorbitant du mémorial a également été critiqué. Avec un budget initial de près de 3 millions d'euros, certain·es se demandent si cet argent n'aurait pas pu être mieux dépensé pour des initiatives plus concrètes en faveur de la justice sociale et de la réparation pour les descendant·es d'esclaves. Cela soulève la question de savoir si le mémorial est vraiment une priorité pour la ville de Nantes ou simplement un projet de relations publiques destiné à améliorer son image.

En fin de compte, le Mémorial de l'Abolition de l'Esclavage de Nantes reste un sujet de débat complexe et controversé. Alors que certains le voient comme un pas important vers la reconnaissance et la réconciliation, d'autres le considèrent comme un geste vide et symbolique qui ne fait rien pour remédier aux injustices persistantes. Quoi qu'il en soit, il est indéniable que le mémorial soulève des questions importantes sur la façon dont nous commémorons les crimes du passé et sur notre engagement envers la justice sociale dans le présent.


Photo : Esteban Pinna
Capsule 2 - Passerelle Schoelcher
Balade sonore décoloniale

Intervenante : Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d'histoire de Nantes et du Mémorial de l'esclavage 


Schœlcher, ce nom ne vous dit peut-être rien et pourtant, il a marqué l'histoire de l'empire colonial et sa vie est à l'image de l'écriture de son nom : un imbroglio de voyelles et d'ambiguïtés, de consonnes et de contradictions. 

Victor Schœlcher, né en 1804,  est un journaliste et homme politique français, issu d’une famille catholique bourgeoise parisienne.

Il publie à 26 ans, son premier texte pour l’abolition de l’esclavage, intitulé Des Noirs, dans le tome 20 de la Revue de Paris. Dans ce texte, Schœlcher s’oppose fermement à une abolition immédiate de l’esclavage. Il écrit que les personnes esclavagisées “sorties des mains de leurs maîtres avec l'ignorance et tous les vices de l'esclavage, ne seraient bons à rien, ni pour la société ni pour eux-mêmes". 

Fruit d’une époque ouvertement raciste et racialiste dans une France qui n’a pas encore démarré les colonisations de la fin du siècle, Schoelcher ne propose en conclusion de son ouvrage qu'un texte de loi visant à humaniser l'esclavage, et non pas à l'abolir.

Cependant, son voyage aux Antilles en 1840 va lui faire radicalement changer d’avis. Victor Schœlcher luttera jusqu’à la fin de sa vie en 1894, à l’abolition de l’esclavage.

Il aura fallu attendre 3 siècles et en particulier le décret du 27 avril 1848 rédigé par Schoelcher pour abolir définitivement, pénaliser et criminaliser la traite négrière… Mais seulement en théorie. Car en 1849, l’esclavage dans les colonies perdure toujours et l'État français indemnise même les propriétaires d'esclaves de cette perte.

En 2001, la ville de Nantes décide de lui rendre hommage en baptisant une passerelle à son nom au-dessus de la Loire, entre le quai François Mitterrand et le Palais de Justice. Un symbole qui questionne puisque Nantes fut le premier port négrier de France au XVII et XVIIIème siècle.

Aujourd’hui, la France reste toujours ambiguë vis-à-vis de certaines figures de son passé, qu’elle choisit encore de célébrer… Voilà pourquoi le fantôme de Schoelcher hante toujours les esprits, en particulier depuis le déboulonnage de ses deux statues en Martinique en 2020


Photo : Esteban Pinna
Capsule 3 - Rue Kervégan
Balade sonore décoloniale

Intervenante : Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d'histoire de Nantes et du Mémorial de l'esclavage 


Christophe-Clair Danyel de Kervégan, né le 25 décembre 1735, était un négociant, armateur, négrier et homme politique français. 

Il sera notamment maire de Nantes à deux reprises pendant 3 ans ; mais surtout il deviendra le premier président du Conseil général de la Loire-Inférieure de 1800 à 1805, et député de 1804 à 1810.

Christophe-Clair Danyel de Kervégan meurt le 2 octobre 1817 à Nantes, dans son appartement se situant rue Désille. Pour “honorer sa mort”, la rue Désille sera alors rebaptisée : rue Kervégan. Comme quoi, mourir ça laisse des traces !

On se doute bien que ce sont pour ses fonctions politiques qu’on a offert à Christophe-Clair Kervégan une rue ; et non pas pour avoir participé à la traite atlantique et l’esclavage colonial à Nantes. D’ailleurs tout ça, on peut le lire sur un panneau installé en dessous de celui de la rue Kervégan. Un panneau qui explique pourquoi la ville de Nantes a conservé ce nom. 

Expliquer pour comprendre et ne pas oublier : voici l’engagement que la Ville de Nantes a fait le 10 mai 2023, en installant des panneaux d’information qui témoignent des rôles des armateurs et négociants comme Christophe-Claire Danyel de Kervégan, Guillaume Grou, Dominique Deurbroucq ou encore Gérard Mellier dans la traite atlantique et l’esclavage colonial.

Placé en hauteur, avec un fond bleu et des écritures blanches, ce panneau d’information se fond si bien à l’architecture et l’urbanisme d’une ville, qu’on le remarque à peine...

Mais a-t-on bien fait de conserver le nom de la rue Kervégan ?


Photo : Esteban Pinna
Capsule 4 - Lieu Unique
Balade sonore décoloniale

Intervenante : Françoise de Cossette, diplômée en histoire de l’art et titulaire d’une carte professionnelle de guide conférencière dans le domaine patrimonial et culturel


Imaginez-vous déambuler dans les allées de l’usine LU, où l'odeur enivrante de biscuits fraîchement cuits vous enveloppe. Les boîtes dorées ornées du célèbre logo LU scintillent comme des trésors gourmands.

Au 18e siècle, Nantes était un centre névralgique du commerce maritime, lourdement impliqué dans le commerce triangulaire et l'esclavage, profitant de sa position stratégique sur la Loire. Cette période sombre de l'histoire de la ville a inévitablement influencé le développement industriel qui a suivi au 19e siècle, y compris l'émergence de l'industrie alimentaire, dont LU est un exemple notable.

Au cœur de cette histoire, nous trouvons Jean-Romain Lefèvre, un boulanger originaire de l’Est de la France, qui débarque à Nantes et reprend une pâtisserie avec sa femme Pauline-Isabelle Utile au n°5 rue Boileau dans un immeuble appartenant d’ailleurs à l'armateur Thomas Dobrée.

Le couple commence donc à produire une gamme de biscuits artisanaux qui a rapidement gagné en popularité auprès des habitant·es de la région. Cependant, l'essor de l'entreprise familiale surviendra plus tard grâce à leur fils, Louis Lefèvre-Utile, qui héritera de l’affaire et la transformera en une entreprise florissante.

Au 19e siècle, l'industrialisation était en plein essor en Europe, et Nantes ne faisait pas exception. Les entreprises cherchaient à maximiser leur production tout en minimisant les coûts, et l'usine de biscuiterie LU était à la pointe de cette tendance. Cependant, une partie de cette prospérité industrielle était soutenue par les richesses tirées du commerce maritime, y compris le commerce d'esclaves, qui commençait à toucher à sa fin. Bien que la famille Lefèvre-Utile n'ait pas été directement impliquée dans le commerce d'esclaves, il est difficile de dissocier l'essor de leur entreprise de l'économie prospère de Nantes à cette époque, héritage direct du commerce triangulaire.

Cependant, au fil du temps, la conscience sociale a évolué, et les pratiques commerciales autrefois acceptées, comme le commerce d'esclaves, sont devenues inacceptables. Nantes elle-même a été profondément marquée par son passé esclavagiste, et la ville a entrepris des efforts pour reconnaître et commémorer sa sombre histoire.


Photo : Esteban Pinna
Capsule 5 - Usine Béghin Say
Balade sonore décoloniale

Intervenante : Lucie Monziès, artiste-chercheuse de la troupe de théâtre Rouge Delta et autrice de la pièce “Du Sucre sur les Mains”


Bienvenue dans les profondeurs de l'industrie sucrière de Nantes, où chaque grain de sucre porte le poids de l'histoire. L’usine de raffinerie Béghin Say à Nantes est profondément ancrée dans les strates complexes de l'histoire de la ville, elle-même intimement liée au passé esclavagiste de la France.

En 1812, Louis Say, un homme d'affaires venu de la région lyonnaise, décide d'établir une usine de raffinerie de sucre dans la ville portuaire de Nantes, connue autrefois comme la «Venise de l'Ouest». Cette initiative est intrisèquement liée à une période sombre de l'histoire : celle de l'esclavage. 

Nantes était en effet un centre majeur de la traite des esclaves, et son port animé servait de plaque tournante pour le commerce « triangulaire » entre l'Europe, l'Afrique et les Amériques. Des familles d'armateurs notoires comme les Dobrée, les Deurbroucq, et les Drouin ont bâti leurs fortunes sur ce commerce inhumain, contribuant ainsi à l'essor économique de Nantes. Ces familles, parmi d'autres, ont accumulé des richesses colossales grâce au commerce des produits coloniaux, dont le sucre joue un rôle central.

L'usine de raffinerie de sucre Say est donc plus qu'une simple entreprise commerciale ; elle est le résultat et le symbole d'une économie bâtie sur l'exploitation humaine. 

Les cargaisons de sucre brut arrivaient des plantations esclavagistes des Caraïbes (notamment Saint-Domingue devenue Haïti et surnommée “la perle des Antilles”) et d'Amérique du Sud, pour être transformées dans les installations modernes de Say, avant d'être distribuées dans les fabriques de biscuit et de confiserie, et dans les riches foyers de toute l'Europe (le sucre étant anciennement un marqueur de distinction social), faisant par ce biais le prestige économique de la France.

On doit aussi noter que Louis Say était le frère de Jean-Baptiste Say, économiste français du début du XIXe siècle, pourfendeur du libéralisme moderne. Force est de constater une certaine convergence entre les activités de Louis Say et les théories économiques que Jean-Baptiste Say a développées. Selon lui, la production crée sa propre demande, ce qui signifie que la création de biens et de services génère automatiquement un revenu qui sera dépensé pour acheter d'autres biens et services. Cette idée est plus connue sous le nom de "loi de Say". Dans le contexte de l'usine de raffinerie de sucre fondée par Louis Say, on peut voir une application concrète de la théorie de Jean-Baptiste Say, le sucre étant un produit de base largement consommé, utilisé dans de nombreux secteurs de l'économie, notamment l'alimentation, les boissons, et même dans certaines industries (cf. épisode 4).Qu’importent manifestement les défis moraux et éthiques auxquels la raffinerie était confrontée. 

L'histoire de cette usine illustre également la complexité des dynamiques économiques et sociales de l'époque. Nantes, avec son passé d'armateurs et de négociants en esclaves, se transforme au XIXe siècle en un centre industriel majeur. L'usine de Say est un exemple précoce de cette transition. Les rues de Nantes étaient alors marquées par le bruit des machines et du travail acharné des ouvriers, créant une ambiance de prospérité qui masquait souvent les sombres réalités qui sous-tendaient cette réussite.

Car même au coeur de cette prospérité apparente, les cicatrices de l'esclavage restent profondes. Les profits générés par l'usine de Say sont le résultat direct de la souffrance et de l'exploitation des esclaves dans les plantations lointaines. Car ne l’oublions pas : l’abolition effective et réelle de l’esclavage n’aura lieu qu’après la seconde moitié du 19ème siècle. Les bénéfices engrangés par les familles d'armateurs de Nantes sont donc marqués du sang et de la souffrance de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants capturé·es, arraché·es à leur terre natale, et réduit·es à l'état de marchandises au nom du profit.

Pendant des décennies, l'usine de raffinerie de sucre de Louis Say a ainsi pu prospérer, contribuant à la richesse de la ville et de ses habitant·es. Mais à mesure que les consciences s'éveillaient et que l'opposition à l'esclavage prenait de l'ampleur, le lien entre le commerce du sucre et la traite des esclaves est devenu de plus en plus difficile à ignorer, même pour ses ardent·es défenseur·euses.

Au fil du temps et des luttes, la pression des abolitionnistes et l'évolution des normes morales ont finalement conduit à la fin de l'esclavage dans les colonies françaises et à l'abolition du commerce des esclaves. L'usine de Say a alors dû s'adapter à ce nouveau contexte, cherchant des sources alternatives au sucre pour alimenter ses opérations, notamment avec la betterave sucrière.


Photo : Esteban Pinna
Capsule 6 - Hangar à Bananes
Balade sonore décoloniale

Intervenante : Françoise de Cossette, diplômée en histoire de l’art et titulaire d’une carte professionnelle de guide conférencière dans le domaine patrimonial et culturel  


Situé à la pointe ouest de l’île de Nantes, et s’étendant sur plus de 150 mètres au bord de la Loire, le Hangar à Bananes est, depuis sa réhabilitation en 2007, l’un des lieux d’animation les plus emblématiques de la ville. 

Mais avant de devenir un lieu de fête abritant de nombreux bars et lieux de culture, le Hangar était initialement utilisé, de 1929 jusque dans les années 1970, pour le stockage et le mûrissement des bananes en provenance essentiellement de Guinée. Après l'indépendance de cette dernière en 1958, le trafic se diversifie et Nantes se tourne alors vers la Guadeloupe, le Cameroun ou la Côte d'Ivoire. L'indépendance des nouveaux États africains mettra toutefois un frein à ce négoce nantais.

Le site est ensuite utilisé comme annexe de la raffinerie Béghin-Say pour stocker du sucre (cf. épisode 5). Suite au déplacement des activités portuaires en aval du fleuve, et à la désindustrialisation progressive de la ville, le Hangar est peu à peu désaffecté. Il n'abrite plus que quelques bureaux, jusqu'à sa réhabilitation au début des années 2000 dans le cadre du réaménagement de l’Île de Nantes. Le caractère emblématique du bâtiment, symbole du patrimoine portuaire nantais, et d’une époque industrielle florissante, est préservé. 

Le trafic de la banane a ainsi profité à l’économie nantaise pendant le XXème siècle, la ville étant l’un des principaux ports français pour l'importation des produits en provenance des colonies. Vestige du passé industrialo-portuaire de Nantes, le Hangar à bananes porte donc l'empreinte du passé colonial français.


Publié le
Un article réalisé par : Louise Blandy
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