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Beirut c’est d’abord le nom d’artiste derrière lequel se cache Zach Condon, jeune musicien américain autodidacte et multi instrumentiste. Il sort sous ce nom exotique son premier album Gulag Orkestar en 2006, recueil de chansons écrites pour la plupart seul dans sa chambre. Ce disque attire l’attention de la critique, la forte influence de la musique balkanique qu’on trouve dans ce disque de Pop Folk américaine suffit à en faire un événement.
Zach Condon apparaît dès lors comme un voyageur initié à la culture d’Europe de l’Est. Pourtant, si ces voyages furent déterminants dans sa musique, ils ne furent pas de véritables immersions dans une culture inconnue. A 21, Zach Condon n’a pas pour ainsi dire « vécu » dans ces régions du globe. Ce n’est d’ailleurs pas en Serbie mais à Paris qu’il semble avoir eu le déclic qui le poussa vers le métissage.
C’est dans une interview donnée à Pitchfork en 2006 qu’il parle d’un voyage en Europe et plus particulièrement à Paris. Il y rencontre de jeunes français qui vénèrent Moon Safari, d’Air, et qui possède aussi dans leur discothèque des disques de Boban Markovich (célèbre trompettiste serbe dont la fanfare apparaît dans les films Underground et Arizona Dream de Kusturica). Ce détail, courant en France, marque le jeune américain lui-même d’abord trompettiste. Condon prend alors conscience de l’importance de ce qu’il appelle la World, qui n’a visiblement pas droit au chapitre aux Etats-Unis. Il y voit une musique nouvelle, excitante, et non un patrimoine ennuyeux n’ayant pour amateurs que des sexagénaires.
C’est donc en s’inspirant des grandes fanfares balkaniques que Zach Condon s’entoure de nombreux musiciens, d’abord pour enregistrer ses compositions, puis pour les concerts. C’est ainsi que Beirut devint un véritable groupe, dans la mouvance actuelle des big band pop.
En Octobre dernier est sorti le deuxième album de Beirut, The Flying Club Cup, qui est véritablement le travail d’un groupe même si Zach Condon reste l’unique chanteur et le principal compositeur. On notera aussi la présence du violoniste canadien Owen Pallett, qui a notamment travaillé avec Arcade Fire et qui joue sous le nom de groupe Final Fantasy. C’est dans ses studios qu’a été enregistré The Flying Club Cup, il a les réalisé les arrangements de cordes et apparaît aux côté de Zach Condon lors de certains concerts de Beirut.
On retrouve dans ce nouveau disque le son de Beirut, riche, simple et onirique. On pense à Neutral Milk Hotel comme parrain, à Sufjan Stevens comme frère et à Yann Tiersen comme correspondant français.

Il s’agit d’une musique où la mélodie l’emporte toujours sur la technique. De fait, l’album séduit très vite l’auditeur, dès la première écoute du très beau « Nantes ». L’univers de Beirut est donc parsemé de villes lointaines et empreint d’un exotisme souvent nostalgique. Ce disque ressemble à la dernière journée d’un long séjour ; passée à se remémorer les souvenirs, bons comme mauvais, que l’on gardera. On pense à un disque sous cloche, comme les boules à neige, qui renferme un monde figé, à la fois proche et lointain, auquel on pense avec joie et mélancolie mais sans regrets. La pochette du disque est une photo jaunie d’une femme très 1900 devant une plage presque vide. On est loin du Gulag Orkestar et l’influence est plus ici celle des vieilles chansons françaises que celle des fanfares de Kusturica.
Cette ambiance « photo jaunie » et vieille chanson française est heureusement largement assimilée par les américains de Beirut (ça c’est de la mondialisation !). Il y avait pourtant un véritable risque de ressassement nauséeux d’images d’Epinal. Celui que décrit la chanson « Du sépia plein les doigts » de Delerm qui lui aussi ne se vautre pas dans un certain revival réactionnaire qui rend hommage à l’époque où les pauvres gagnaient leurs vies en s’usant la santé dans les usines paternalistes (la mécanisation et le R.M.I. rendraient feignant…), et qui vénère la discipline des Choristes. Fin de la parenthèse. En effet, à 21 ans, Zach Condon qui comme je l’ai dit n’a jamais véritablement vécu sur le vieux continent et n’est donc pas vierge de toute imagerie grossière et convenue quant à notre « douce » patrie. Heureusement le don pour le syncrétisme rattrape ce qui est à peine un défaut. Comme quoi les clichés ne sont pas forcement une tare pour qui a du talent.
Loin d’être asservi par son goût pour une culture française d’un autre temps (écueil dans lequel on s’empêtre beaucoup ici en France, écoutez Delerm qui l’a très bien retranscrit, si si, c’est sur l’album Les Piqûres d’araignée…), Zach Condon garde une conception anglo-saxonne de la musique. Il privilégie les mélodies simples, efficaces et parlantes. L’aspect technique lui importe peu. Il en est de même pour les paroles. La voix est envisagé comme un instrument servant un onirisme mélodique plus qu’un message quelconque. La voix sobre et profonde de Condon n’hésite pas à répéter un texte semblable d’une chanson à l’autre (« Nantes » et « Cherbourg » semblent avoir les mêmes paroles).
Cette simplicité que l’on peut à nouveau rapprocher de Tiersen est la bienvenue mais comme pour se dernier, si la « patte » de l’artiste suffit à faire fonctionner les chansons, on craint qu’elle lasse d’ici un ou deux albums.
Ainsi, Beirut est loin d’être un groupe novateur mais il détient incontestablement un véritable savoir faire. Malheureusement, ça n’est pas parce qu’un recette est bonne qu’on ne s’en lasse pas. Dans la catégorie des big band folk où les tambours, les cuivres et les accordéons rejoignent la guitare et la voix aux deux tiers de la chanson, on préfèrera Elvis Perkins. La musique de celui-ci est sans doute moins grandiloquente mais elle arrive à être plus complexe sans être moins simple (si c’est possible, enfin il me semble…). Jugez-en par vous-même en regardant le numéro des Concerts à Emporter de la Blogothèque consacré à la chanson While your were sleeping, chanson fleuve à la manière de Bob Dylan (Like a rolling stone) dont on ne se lasse pas même s’il ne s’y passe pas grand-chose…
Pierre.
En écoute: Beirut - Nantes (The Flying Club Cup - Ba Da Bing! records 2007)