jeudi 09 février 2012, 16:22:27

Crystal Castles
Crystal Castles
(Polydor - 2010)
On parle beaucoup sur ces ondes, et notamment dans Mange Disque, de groupes qui brisent les règles esthétiques classiques pour imposer un son nouveau, mélangeant des éléments qu'on voyait auparavant séparés. Ce sont les groupes d'aujourd'hui, qui n'ont pas peur de flirter avec le mauvais goût pour exprimer leurs émotions. Crystal Castles fait de toute évidence partie de ces faiseurs de sons d'aujourd'hui.
Ce duo venu de Toronto, qui nous avait gratifié d'un excellent premier album éponyme il y a deux ans, nous revient depuis le 24 mai dernier avec un second opus, toujours dénommé Crystal Castles. Le premier avait fait événement : élu parmi les 50 meilleurs albums de la décennie par le magazine NME, les Crystal Castles mêlaient les chip tunes et les sons 8 beat à une voix salement criée et à un rythme souvent dancefloor. Devenus icônes de toute une génération teenage, ils sont désormais adulés par les émo-punks et ceux qui se reconnaissent dans la série teen-trash Skins, dont la musique des Crystal Castles a servi de bande sonore. Mais cette musique séduit plus largement encore, les plus vieux décelant chez Ethan Kath et Alice Glass, les deux membres du groupe, plus qu'un simple effet de mode. Des pop songs efficaces à la composition et aux mélodies originales et des heureuses prises de risque sonore (utilisation de vieux téléphones portables, vieux synthés, voix vocodées,...) faisaient leur talent et leur réputation.
Deux ans après, le duo nous revient avec cet album enregistré dans différents coins du monde : une église en Islande, un garage abandonné à Detroit ou encore une cabine montée par le groupe lui-même au Canada. Au terme de cet enregistrement international, un 14 pistes qui contraste sur de nombreux aspects avec le premier album, et d'abord par sa noirceur. Ici plus de place pour les mélodies acidulées et les rythmes rebondissant, on plonge dans une ambiance horrifique dès le premier morceau « Fainting Spells », nappé d'accords d'orgue christique. D'ailleurs, tous les noms des pistes révèlent cette attirance pour le sombre et le morbide : « Suffocation », « Vietnam », « Baptism », « Violent Dreams », « Year Of Silence »,etc...
Le ton est aussi moins agressif, avec un rythme globalement moins rapide, et des balades pop comme « Celestica », qui me font tout de même parfois penser à Mylène Farmer... On retrouve bien sûr le kitsch notamment sur « Baptism », aux grandes nappes de synthés, et à la petite mélodie de téléphone portable, qui auraient très bien pu se trouver dans une compile techno tuning belge vol.7. « Suffocation » reprend également des synthés très années 90, et « Pap Smear », une des rares chansons lumineuses de l'album, ressemble à s'y méprendre à de la dance du genre Aqua. Mais ce n'est qu'en façade que ces sons nous rappellent de mauvais souvenirs, c'est que les Crystal Castles se sont nourris de ces musiques-là aussi, et qu'ils les utilisent pour les dépasser.
Et ils les dépassent en injectant cette mélancolie désabusée,voire une noirceur glauque, qui perturbe par sa radicalité. Car c'est bien le coté dépressif qui domine cet album, et qui donne de la force et de la profondeur à des éléments qu'on pourrait trop vite juger comme étant de mauvais goût ou dépassés. Les Crystal Castles composent des mélodies qui impriment durablement l'oreille, et on se surprend à bouger la tête sur des rythmes que l'on aurait renier immédiatement au premier abord. L'excellent « Year Of Silence », le très french touch « Empathy », le rock de « Birds », ou le sublime « Vietnam » le prouvent aisément.
Attendus au tournant du second album, les Crystal Castles ne décevront donc ni leurs fans ni leurs détracteurs. Ce second album, toujours appelé « Crystal Castles », démontre que le groupe n'a pas cédé aux sirènes de la gloire mais est bien resté fidèle à lui-même. Lors d'une interview au Guardian, le journaliste demandait aux deux membres comment d'une apparence plutôt joyeuse hors interview, ils tombaient dans une caricature taciturne et désabusée en interview : coup marketing? préservation personnelle? « Il n'y a pas de différence » répondait l'intéressé. C'est peut-être ce qui est énervant chez les Crystal Castles, le coté émo-darkness-dépressif un peu surjoué. Mais si cela leur permet de faire de la bonne musique, on ne leur en voudra pas.
Chronique réalisée par Jean-Paul Deniaud