mardi 07 février 2012, 09:57:33

Ecrits de Pierre Senges
Dessins de Nicolas de Crécy
paru chez Futuropolis, février 2009
Les carnets de Gordon Mc Guffin se présentent sous la forme de petits textes, presque des instantanés, illustrés par les dessins de Nicolas de Crécy, auteur connu pour son trait fin et précis, on lui doit notamment le très bon Période Glaciaire où dessins et oeuvres d'art du Musée du Louvre se mêlaient sur fond d'anticipation. Ici, il s'agit plus d'un journal intime illustré qui interpelle le lecteur dès le début : le ton est décalé, les images illustrent le propos, mais prennent parfois des libertés qui étonnent. On parle de cinéma, les grands pontes de Hollywood sont convoqués, et ce Mc Guffin semble tous les avoir rencontré.
Le journal intime de Gordon Mc Guffin :
Mais qui est donc ce Gordon Mc Guffin ? Il s'agit d'un cinéaste obscure qui a vécu au siècle dernier (1905-1991) et qui nous livre dans ces notes personnelles ses rencontres avec les grands du cinéma hollywoodien, de Chaplin au « jeune Redford » en passant par Orson Welles. On apprend que ce Gordon aurait donné des leçons de suspens à Hitchcock, se serait fait piquer une scène par Chaplin, et aurait tenté de faire un remake de Autant en emporte le vent en costumes contemporains.
On ne sait quoi penser, et l'expérience est assez déroutante.
Un canular à quatre mains :
C'est ce qui fait la force de cet OVNI sorti en février 2009, et c'est aussi ce qui en fait mon coup de coeur de la semaine. Non mais qu'est-ce que c'est que ce type qui donne des leçons de cinéma à la légende ?
Eh bien il s'agit tout simplement d'un personnage fictif, mené par le duo virtuose de deux joyeux drilles, j'ai nommé Nicolas de Crécy et Pierre Senges. On pourrait dire de ce dernier qu'il est un encyclopédiste baroque.
Romancier né en 1968, ses ouvrages toujours foisonnants alternent érudition et invention (Fragments de Lichtenberg), jeu sur la vérité et le mensonge (Veuves au maquillage ou La réfutation majeure), enfin alternance entre humour et ironie. Outre ses livres, on lui doit aussi quelques fictions radiophoniques pour France Culture. Il participe ponctuellement à la revue Le Tigre.
Gordon Mc Guffin est donc un personnage archétypale du scénariste obscur dont personne n'a jamais entendu parler, mais à la lecture duquel on comprend qu'il incarne la réussite à Hollywood : parti du poste de responsable des fontaines à eau à la Paramount, il finit par côtoyer le Panthéon du cinéma américain.

La parodie mensongère :
Au début, on rigole, de ce rire que l'on a l'habitude de prendre une fois que l'on a compris la supercherie, un peu bête en fait. Mais on trouve plus ici qu'un simple canular. Dans ce mélange de vrai-faux journal intime, teinté parfois d'une vrai-fausse auto-dérision, un peu de cynisme ressurgit et semble prendre pour cible les autobiographies d'illustres inconnus qui s'attirent la gloire des plus grands en insistant sur leur rencontre, qui parfois n'est pas allée au-delà de la poignée de main.
L'utopie du rêve américain qui s'applique aussi au monde du cinéma est revisitée avec un léger sourire en coin, un brin railleur, le tout fait avec énormément de finesse et d'humour.
Je vous conseille donc vivement ce journal-bd, à la frontière des genres et de la fiction, savoureux sublime.
Thibault