samedi 20 mars 2010, 19:12:24

Un film de Claude Chabrol
Avec Gérard Depardieu, Clovis Cornillac, François Cluzet, Jacques Gamblin, Adrienne Pauly, Rodolphe Pauly, Marie Matheron, Marie Bunel, Vahina Giocante
Durée : 1h50
Ce mercredi 25 février sort sur nos écrans, oui parce qu'il s'agit quand même un peu de nos écrans quelque part, le dernier film de Claude Chabrol : "Bellamy"
Après les tribulations d'une jeune fille dont la vertu se trouvait tiraillée entre la candeur d'un dandy aristocrate de nom et la perversité d'un auteur anobli par sa prose ("La Fille coupée en deux"), le réalisateur se penche cette fois-ci sur les vacances d'un commissaire retiré pour une période indéterminée.
L'action se passant à Nîmes dans la maison d'enfance de Françoise son épouse (Marie Bunel, que l'on retrouvait déjà dans La Fille coupée en deux), femme encore jeune éprise d'aventures et de voyages.
Seulement voilà, une homme rôde autour de la maison familiale, et Paul Bellamy, véritable célébrité du monde de la police ne peut s'empêcher de s'intéresser à son histoire, qui mêle une arnaque aux assurances, une tromperie amoureuse, et un meurtre, du moins semble-t-il.
La rencontre de deux monstres
sacrés du cinéma français
L'enquête policière perd rapidement de son importance pour être reléguée au second plan, tout comme la collection de polars du vieux flic, au profit de l'arrivée du demi-frère de Bellamy (Clovis Cornillac), frère maudit imbibé d'alcool et de rancoeur.
Première mais non moins remarquable collaboration entre ces deux monstres de cinéma que sont Chabrol et Depardieu, chacun livre à l'autre son expérience aussi bien d'acteur que de réalisateur, sans aucune gêne. Et l'alchimie fonctionne à merveilles.
C.Chabrol ne quitte pas des yeux son acteur qui développe un jeu juste et sobre, mélange d'une carrure impressionnante avec la sagesse de l'expérience.
Toutes les répliques, du dîner entre amis jusqu'aux questions du commissaire, trouvent leur importance autant sous la plume de Chabrol, qui écrit avec Odile Barski (qui avait déjà travaillé à ses côté pour L'Ivresse de pouvoir), que dans la bouche des acteurs brillamment dirigés.
Thème de prédilection de C. Chabrol :
filmer les travers de la petite bourgeoisie
Le réalisateur s'emploie encore une fois à filmer la vie de la petite bourgeoisie et quitte cette fois le microcosme lyonnais pour la province nîmoise. Deux bourgeoisies s'opposent : les maisons de lotissements faites de formes stéréotypées, de murs aux enduits blanc-cassé, de cuisines avec évier en plastique imitation granit servent de décor à l'intrigue policière, alors que celui, privé, de la maison du commissaire semble plus authentique, moins tourné vers le paraître, d'où ce dialogue du couple Bellamy ( demémoire ndlr) :
« -Toi de tout façon, l'argent tu t'en fous …
-Je m'en fous parce que j'en ai les moyens. »
Mais ce calme de la vie conjugale se trouve bientôt bouleversé par l'entrée en scène du frère ennemi de Paul Belamy, interprétation éblouissante de Clovis Cornillac qui, sous la baguette du maestro développe une présence à l'écran incroyable. La confrontation entre l'acteur aux mille rôles et le jeune premier du cinéma français est un succès dans ce duel fraternel incessant entre haine et admiration, et c'est certainement dans ce face à face que le film revêt son aspect le plus touchant et juste. Le thème du double maléfique intrigue un Chabrol qui ajoute à son portrait de la bourgeoisie ce nouvel aspect de la fraternité et du secret de famille, déjà abordé dans La Fille coupée en deux (2007) ou encore dans La Demoiselle d'honneur (2004).
Film qui s'intéresse aux actifs en fin de carrière
Le duo devient rapidement trio alors que la femme de flic se trouve prise entre les deux hommes. Le passé refait son apparition et renforce les non-dits, accompagnés comme il se doit par leur lot de souffrances et de résignations.
Dans ce film savoureux, Chabrol prend son temps pour développer des portraits poussés, riches. Il délaisse la jeunesse pour s'intéresser aux actifs en fin de carrière, mais l'univers global reste le même. On pourrait d'ailleurs lui reprocher de rester toujours dans les mêmes thématiques, mais cette critique est désamorcée tout d'abord par la virtuosité de ce véritable chef d'orchestre de la vie quotidienne, par ses acteurs sublimes, et enfin par la malice dont il fait preuve dans ses dialogues, se risquant à l'ironie dramatique, ou encore au jeu de mots : Depardieu arrivant dans un « Bricomarché » se voit demander par une responsable de rayon : « vous êtes venu pour des clous », et lui de répondre « J'espère bien que non ».
Bref, un film juste et émouvant.
Comme le maître Chabrol sait en faire.
Thibault Gendreau