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Les femmes derrière la caméra

Petit tour d'horizon sur le site officiel du festival de Cannes 2016 et même déception que l'an passé quand je constate ces chiffres : 3 réalisatrices seulement contre 18 réalisateurs sélectionnés !

Femmes Pionnière cinéma

Le cinéma en France ne souffrirait-il pas de misogynie... Le déroulement actuel de ce festival est l'occasion de revenir sur le parcours des femmes réalisatrices depuis la naissance de cet art, parcours parsemé d'embûches et encore difficile aujourd'hui.

Dès la naissance du cinéma, les femmes répondent présentes et pas seulement en tant qu’ouvrières spécialisées dans les usines. Pourtant, l’histoire a longtemps réduit leur travail à celui de ces « petites mains » qui exécutaient minutieusement les collures et les peintures des films sur les pellicules, le travail intellectuel étant sous-entendu réservé aux hommes. Les historiens ont révélé peu à peu l’influence des femmes et leur dynamisme créatif. Elles écrivaient, réalisaient et même produisaient leurs propres films. Retraçons le parcours de ces femmes qui ont marqué l’histoire du cinéma.

Le cinéma voit le jour grâce à Thomas Edison au New Jersey et aux frères Lumières à Lyon. Le 28 décembre 1895 a lieu la première projection publique des films d’Auguste et Louis Lumières au Salon indien du Grand Café à Paris. Un an plus tard, tout le monde connait le cinéma, mais cet art est considéré comme peu intellectuel, voire une simple attraction foraine, et réservé davantage aux classes ouvrières. Les films ne durent à cette époque que quelques minutes, traitent de sujets simplistes et sont perçus comme des curiosités scientifiques. La France est le pays qui prend conscience en premier du potentiel de cet art comme vecteur d’idée. À partir de 1898, les inventeurs délaissent les rouages techniques pour se pencher sur la composition des plans et du montage.

Dès le début du cinéma les femmes s'impliquent


La française Alice Guy est la première femme scénariste, réalisatrice et productrice. À l’âge de 21 ans, elle est embauchée comme secrétaire au Comptoir Général de la photographie, devenu en 1895 la société Gaumont. Son patron lui permet de réaliser de petites saynètes à condition que cela n’empiète pas sur ses heures de travail. Alice Guy réalise son premier film, la « Fée au Choux » en 1896.

Deux ans plus tard, elle est engagée comme directrice artistique de la section fiction à Gaumont. Elle exploite de nombreux genres cinématographiques, le fantastique dans « Faust et Méphistophélès » réalisé en 1903, le semi-biographique dans « Robert Macaire » réalisé en 1905, le religieux dans « la passion du Christ » en 1906, etc. Elle ose en tournant le film « Les conséquence du féminisme » en 1906 où elle inverse les rôles homme-femme au foyer. Elle expérimente différentes techniques de cadrage et de montage, innove avec des vidéo clips sonores et fait partie des premiers à réaliser des films autour d’une intrigue.

Peu à peu, elle dirige toute la production cinématographique de la maison Gaumont. L’historien du cinéma américain Alan Williams, explique dans un documentaire intitulé « Le jardin oublié », qu’Alice Guy « supervisait la préparation des scénarios, des décors, des costumes ainsi que le travail de tous les cinéastes de la compagnie. De plus, elle était elle-même cinéaste, très souvent scénariste”.

Une pratique qui se mondialise grâce aux femmes


En 1907, elle décolle vers New-Tork où elle s’installe avec son mari, Herbert Blaché-Bolton, employé au groupe Gaumont. Trois ans plus tard, elle créée sa propre société, la Solax Company. Elle révèle de nombreux acteurs et réalisateurs et continue à réaliser des films de différents genres dont certains très audacieux pour l’époque, tel que « Lure » en 1914 qui évoque la traite des blanches.

Avant 1920, les femmes ont un rôle crucial dans l’industrie cinématographique. Parce que le cinéma est encore un art peu considéré et drainant peu d’argent, les hommes ne s’y intéressent guère. L’historienne Cari Beauchamp explique qu’Hollywood a été bâti par les femmes, les immigrants, les juifs et d’une façon générale les artistes exclus de nombreuses professions. Elle révèle que la moitié des films écrits avant 1925 l’ont été par des femmes et que nombreuses d’entre elles faisaient partie des scénaristes les plus talentueux, ce qui montre à quel point elles étaient implantées dans l’industrie du 7ème art.

Chose extraordinaire à l’époque, Frances Marion est la scénariste la mieux payée entre 1915 et 1935, hommes et femmes confondus, et c’est également la seule à avoir reçue deux oscars du meilleur scénario, l’un pour « The Big House », un film sur la prison, et l’autre pour « The Schamp » un film de boxe. Ces deux thèmes témoignent en outre que les femmes n’écrivent pas que des mélodrames destinés à des publics féminins.

Parmi les cinéastes les plus novateurs, on trouve Loïs Weber, qui réalise le film « Suspense » en 1913, longtemps attribué à D. W. Griffith. Son nom figure aujourd’hui sur l’une des étoiles du 6518 Hollywood Boulevard.

Un plafond de verre se crée avec l'arrivée des bénéfices


Avec l’arrivé du cinéma parlant, les coûts s’envolent, l’argent commencent à circuler et les hommes convoitent de plus en plus les emplois de scénariste, réalisateur et producteur. Les femmes sont peu à peu évincées des emplois de production à compter des années trente, une seule fait figure d’exception, la scénariste, réalisatrice et productrice américaine Dorothy Azner.

Elle commence en tant que dactylographe pour le réalisateur William C. De Mille, puis devient scénariste et rédactrice en chef, avant de réaliser ses propres films. Par sa persévérance, elle brise le plafond de verre qui empêche les femmes de grimper au sommet de la hiérarchie cinématographique et réalise plusieurs films parlant à succès à la Paramount, dont « Cocktail Manhattan » sorti en 1928, et « Les Endiablées » sorti en 1929.

Les films de Dorothy Azner font partie des rares à Hollywood à mettre en scène des femmes fortes et intéressantes, bravant ainsi les mœurs phallocratiques de l’époque. Dans les années trente l’essentiel des films mettent en scène un personnage principal masculin et sont présentés d’un point de vue masculin. Pour cette raison, le film « Les chercheuses d’Or » du réalisateur Mervyn LeRoy sorti en 1933 étonne puisque l’histoire est présentée sous l’œil d’une femme qui chante en hommage aux soldats revenus de Guerre et confrontés à la Grande Dépression.

La Femme Fatale, outil de la misogynie


Dans un milieu devenu de plus en plus phallocrate, l’oubli temporaire des noms d’Alice Guy ou de Loïs Weber était-il volontaire ? À priori, non, nous explique l’auteur Alison McMahan. Au début du 20ème siècle, les studios ne conservaient pas les films, qui étaient revendus au poids et recyclés dans des usines de récupération de sels d’argents. Avec l’apparition du son, les films muets furent souvent détruits ou leur conservation négligée. Pour ceux qui restaient, difficile de retracer leur parcours, aucun générique, donc aucuns noms, n’apparaissaient à l’époque, que l’on soit acteur, scénariste, etc.

Dans les années quarante et notamment après la seconde Guerre Mondiale, un relent de misogynie et de conservatisme se répand sur les Etats-Unis et sur l’Europe, négligeant le rôle important des femmes dans leur capacité à exercer certains métiers que les hommes souhaitent récupérer.

La femme est présente, mais surtout devant la caméra, dans le personnage de la femme fatale. Calculatrice et parfois sans moral, ce personnage des films noirs manipule les hommes, fascinés par sa beauté, et les conduit au pécher. Bien qu’elle subjugue, la femme fatale incarne le mal, le mariage l’ennuie, elle refuse la domination d‘un mari et elle aime l’argent.

Le grand nombre de titres évoquant une femme fatale est révélateur de la fascination pour ce personnage ; « Laura » d’Otto Preminger, réalisé en 1944, « La Dame de Shanghaï » d’Orson Welles, réalisé en 1948, « La femme à abattre » de Bretaigne Windust et Raoul Walsh, sorti en 1951, etc. Ces films mettent en relief la position délicate des femmes, partagées entre l’image de la femme traditionnelle, douce épouse et mère de famille exemplaire, et celle de la femme libre et séductrice.

À l’époque, cinéaste est clairement devenu un métier d’homme et il faut attendre « Le Voyage de la Peur », sorti en 1953 pour voir le premier film noir réalisé par une femme, Ida Lupino. Ce sera le seul de la réalisatrice dans ce genre. Et comme d’autres films noirs, il a le mérite de dénoncer la place inconfortable des femmes dans une société créée par et pour les hommes. La plupart des autres œuvres d’Ida Lupino dénoncent plus explicitement le sort réservé à certaines femmes. Son deuxième long métrage « Not Wanted » sorti en 1949, aborde le problème des grossesses non désirées. Son film « Never Fear » sorti la même année s’intéresse à une jeune femme atteinte de poliomyélite. Suit le film « Outrage », qui dénonce le comportement de la société envers les jeunes filles violées, doublement victimes car elles doivent subir l’opprobre.


Une lutte de reconquête de l'écran


En France, les sentiments féminins sont mis à l’écran grâce à Jacqueline Audry, seule réalisatrice de son époque ayant acquis de la notoriété. Elle aborde des thèmes tels que l’adultère dans son film « L’ingénue libertine » sorti en 1950, ou l’homosexualité entre femme dans son film « Olivia » sorti en 1951. Ses œuvres n’échappent pas à la censure et plusieurs scènes sont interdites en France ou à l’étranger.

Devant la caméra, les actrices se rebellent également et arrivent à obtenir que leurs noms soient en tête d’affiche devant leur homologue masculin, par exemple Edwige Feuillère dans « Mam’zelle Bonaparte » de Maurice Tourneur, sorti en 1942. Elles permettent à l’ensemble des femmes de revendiquer une place de plus en plus importante dans l’industrie cinématographique.

En attendant que le cinéma hollywoodien et français s’intéresse à la vie des femmes et pas seulement grâce aux réalisatrices avant-gardistes, il faut se rendre au japon à la rencontre de Yasujiro Ozu pour découvrir des films sur le sujet. Le réalisateur japonais se désintéresse du glamour et du grand spectacle et filme la vie familiale traditionnelle, ébranlée par les mutations sociales de son époque. La famille et le couple font partis de ses grandes thématiques. Son film « Les sœurs Munakata » réalisé en 1950 montre l’inégalité entre une femme au foyer et son mari, il contribue à introduire ce sujet dans le 7ème art.

Nouvelle Vague et engagement social : lentement mais surement


Revenons en France pour voir apparaître, à la fin des années 50, une nouvelle génération de cinéastes, anticonformistes. Agnès Varda est l’une des réalisatrices incarnant ce qu’on appelle « la nouvelle vague ». Elle peint de nombreux portraits de femmes, comme dans son film « Cléo de 5 à 7 » sorti en 1962. Elle met en scène une culture féminine, libérée de ses clichés et s’intéresse aux femmes et à leurs combats.

La spontanéité de ces films apporte un souffle de liberté. Elle est récompensée d’un Lion d’Or au festival de Venise pour son long métrage « Sans toit ni loi » où elle raconte le parcours d’une vagabonde retrouvée morte dans un fossé, puis reçoit de nombreux hommages pour l’ensemble de sa carrière dans les années 2000.

Dans les années 1970, des réalisatrices utilisent leur talent pour exprimer à l’écran des revendications féminines. Les films de la norvégienne Anja Breien accusent le système exclusivement masculin dans lequel tente d’évoluer les femmes. Dans son film « Le viol » tourné en 1971, elle fait le procès du système judiciaire de son pays. Dans l’un de ses plus grands films, « Wives », elle raconte l’histoire d’une femme qui décide de profiter de la vie, en s’éloignant un peu de sa famille, comme le ferait un homme. Suite à la sortie du film en 1975, de nombreuses épouses lui écrivent pour lui dire qu’elles se reconnaissent dans ce personnage.

Les mentalités évoluent lentement. Des réalisatrices arrivent peu à peu à se faire un nom dans l’industrie du cinéma ; Nelly Kaplan (La Fiancée du pirate, 1969), Barbara Loden (Wanda, 1970),Pascale Ferran (Lady Chatterley, 2006), mais la reconnaissance tarde à arriver. Comme pour remédier à cette absence, le Festival International de Films de Femmes de Créteil est créé en 1979, mais les réalisatrices espèrent toujours recevoir un prix dans les prestigieux Festivals où hommes et femmes sont en compétition.

Il faut attendre 1993 et « La leçon de piano » de Jane Campion pour voire une réalisatrice récompensée au Festival de Cannes. La néo-zélandaise est encore à ce jour l’unique femme ayant reçu la célèbre Palme d’Or. Aux États-Unis, la cérémonie des Oscars est créée en 1929, mais ce n’est qu’en 2010 qu’une réalisatrice, Kathryn Bigelow, soulève pour la première fois la statuette tant convoitée, pour son film « Démineurs ».

Après plus de 120 ans , quels progrès manifestes ?


Retour sur le festival de Cannes, beaucoup remarque l’absence de films réalisés par une femme lors de la sélection de 2012. Une pétition lancée par le collectif féministe La Barbe, est signée par plus de 1700 personnes pour dénoncer ce fait. Le responsable de la sélection officielle, Thierry Frémaux, explique alors qu’aucun film de femme ne méritait d’être sélectionné cette année-là. Misogynie ou triste hasard ?
Pour la défense de Monsieur Frémaux, il faut rappeler que l’année précédente, le festival avait présenté plusieurs films féminins, dont ceux de Valérie Donzelli, réalisatrice du film « La Guerre est déclarée » et Maïwenn, réalisatrice du film « Polisse ». Aucune raison de penser que les sélectionneurs aient été subitement misogynes l’année suivante. C’est ce que confirme la réalisatrice Agnès Varda dans une interview, tout en reprochant néanmoins aux sélectionneurs leur paresse et « le manque de désir de trouver des films de femmes ».

Les rapports communiqués par le Centre National du Cinéma (CNC) témoignent de l’inégalité homme-femme existant encore dans l’industrie du cinéma. En 2013, à peine un quart des films d’initiatives françaises agréés par la CNC étaient réalisés par des femmes. Un rapport de 2014 montre une légère progression en précisant que le nombre de films agréés réalisés par des femmes a augmenté de 41,9 % entre 2008 et 2012, tandis que le nombre de films réalisés par des hommes augmente de 9,9 % sur cette même période.

Mais il reste du chemin à faire pour parvenir à un semblant d’égalité, notamment concernant les salaires. Sur la base d’une étude réalisé par le Centre entre 2009 et 2011, il apparait que les femmes ne représentent que 21,1% des responsables d’entreprises de production cinématographique et que le salaire horaire moyen d’une réalisatrice de long métrage est inférieur de 31,5% de celui d’un réalisateur.

À nous toutes de faire évoluer ces chiffres vers plus de parité, en encourageant ces femmes scénaristes, réalisatrices et productrices, qui font régulièrement honneur à l’art du cinéma.

Sources :
- Film « Le jardin oublié » de Marquise Lepage.
- Livre “Alice Guy Blaché: Lost Visionary of the Cinema” d’Alison McMahan
- Article « La femme fatale au cinéma » de Lucie Wibault
- Dorothy Azner. The biography.com website
- Dorothy Azner. Biographie par Jon C. Hopwood « The Story of films » documentaire réalisé par Mark Cousins
- « L’histoire du cinéma pour les nuls » de Vincent Mirabel
- Article  « Le cinéma français est-il misogyne ? » de Charlotte Pudlowski
- Article « L’image de la femme dans le cinéma de la nouvelle vague » de Jacques Halbronn
- Article « Projectionniste au Havre, elle retrace l’évolution du rôle des femmes dans le cinéma » de Sarah Duval
- Dossier « La libération des femmes » par L.L. dans la revue trimestrielle Socialisme International
- Article « Sexisme et cinéma : à Hollywood non plus c’est pas la joie pour les réalisatrices » de Jacques-Alexandre Essosso.
- Mini-biographie de Jacqueline Audry par Rob Edelman
- Article « Jacqueline Audry » de Daniel Lesueur.
- Liste des films agréés déposée sur le site de la CNC.
- Etude du CNC sur « La place des femmes dans l’industrie cinématographique et audiovisuelle » en date du 25 mars 2014.
- Site web : Films de femmes
- Entretien avec Agnès Varda (1978) sur le site BiBi.

Anna-Sophie Delahais


chronique / histoire / cinéma

Article réalisé par Rédaction Prun'

Publication : Lundi 23 Mai 2016

Illustration : Femmes Pionnière cinéma

Crédit photo : Wikimédia Commons






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